L’ « affaire » Société Générale…

Publié le par Hesnoone (de l'Equipe de Débattons !)

 
 

« L'homme qui a fait sauter la banque ». Voici le titre d’un grand quotidien national français le 26 janvier.  Très romanesque, pas du tout exagéré. Comme chacun le sait, la Société Générale a été obligé de mettre la clef sous la porte et des dizaines de milliers de personnes ont perdu leur emploi. On dénombre plusieurs centaines de suicides. Peut être que « L’homme responsable de la mort de centaine d’employés » aurait été plus accrocheur…

 

Trêve de plaisanteries douteuses. Comme vous le savez, le 26 janvier a été révélé au grand public L’ « affaire » Société Général - certains parlent déjà du scandale de la Société Générale -…  Je vais ici essayer de  vous donner un bref aperçu de ce que – pour la plupart – vous savez déjà, et tordre le coup à quelques idées fausses.

 

Tout d’abord, les faits. La Société Générale a annoncé une perte énorme de 7 milliards d'euros, dont 4,9 milliards seraient dus à un «trader voyou», (rogue trader), pour reprendre l'expression du Financial Times. Ledit trader a été appréhendé par la justice, qui « suit son cours ».

 

Maintenant, précisons deux ou trois points :

 

-          cette crise n'est pas «le plus grand scandale financier de l'histoire». Les spéculations folles du fonds LTCM (Long Term Capital Management) en 1998 ont, au total, coûté plus de 100 milliards de dollars ;

 

 

 

-          cette crise ne constitue pas une menace pour les clients de la Société générale.

 

En effet, les banques françaises (et les sociétés d’assurances françaises), dont la Société générale, sont des banques parmi les plus solides de la planète. La meilleure preuve en est que, malgré ses pertes, la Société générale devrait annoncer des résultats bénéficiaires pour l'exercice 2007, de l’ordre de 700 millions d’euros.

 

 

 

 

 

Dans cette affaire de la Société générale, on ne sait pas où est le scandale. Une grosse société qui fait des pertes considérables, cela s'est toujours vu et la gauche, qui crie vaguement à la commission d'enquête, pourrait se rappeler le Crédit lyonnais. À première vue il n'y a pas eu de détournements, toutes les précautions étaient prises et le reste est la faute à pas de chance. (2)

 

 

 

Notons la présence du « à première vue ». En effet, il est bien trop tôt pour affirmer, comme la ministre de l’Économie l’a fait, que toutes les précautions étaient prises. A ce sujet, je souhaite dire deux choses :

 

-          pour que les pertes soient de 5 milliards, les fonds engagés devaient être de l’ordre de 50 milliards, on peut s’interroger sur le fait que de telles sommes aient pu être utilisées sans contrôle ; (3)

 

 

 

-          justice n’ayant pas été rendue, il n’est pas dans le rôle d’un personnage politique de faire ce genre de commentaires.

 

 

 

Puisque nous parlons des hommes politiques, revenons sur deux ou trois faits : (4)

 

-          le « sort de Daniel Bouton est scellé », a jugé le premier secrétaire du PS, François Hollande, le 29 janvier sur Europe 1 ;

 

 

 

-          le même jour Nicolas Sarkozy avait de façon à peine voilée appelé à une démission de Daniel Bouton en ces termes : « quand on a une forte rémunération qui est sans doute légitime, et qu'il y a un fort problème, on ne peut pas s'exonérer des responsabilités » ;

 

 

 

 

 

-          la ministre de l'Économie a été également vivement interpellée à l'issue de la séance des questions d'actualité par le chef de file des députés PS. A Jean-Marc Ayrault, qui lui demandait un débat à l'Assemblée sur le scandale de la Société générale, elle a répondu par deux fois « Je serai devant la commission des Finances lundi ».

 

 

 

Tout d’abord, on peut parfaitement s’interroger sur la légitimité qu’ont nos chers hommes politiques à s’immiscer dans cette affaire. Est-il opportun de demander comme la gauche une « commission d'enquête » (celle-ci ferait bien de se rappeler le Crédit lyonnais) alors qu’aucune fraude n’a été prouvée et que les clients de la Société Générale ne sont pas menacés ?

 

Ce dernier point me parait essentiel : tant que les clients de la Société Générale et les citoyens français ne sont pas menacés, est-ce le rôle de nos hommes politiques de s’immiscer dans cette affaire qui ne relève que de l’AMF (5) et de la Justice ? Et même dans ce cas, doivent-ils agir en lieu et place de la Justice ? Alors même que ces hommes politiques (surtout certains, les plus virulents dans cette affaire d’ailleurs) sont prompts à dénoncer toute supposée atteinte à l’indépendance de la Justice française ?

 

Deuxièmement, il n’est clairement pas du ressort des hommes politiques de statuer sur le sort du PDG de la Société Générale. Seuls le Conseil d’administration de cette banque et la justice ont leur mot à dire.

 

 

 

Suite à cette affaire, le cours de l’action de la Société Générale a chuté, et les rumeurs vont bons trains. Certains parlent d’un possible rachat de la Société Générale par la BNP Paribas (la plus grande banque française, qui a annoncé presque 8 milliards d’euros de bénéfice !). Est-ce possible ?

 

Historiquement, en 1999, la BNP avait déjà essayé de prendre le contrôle, sans succès, de la Société Générale. Mais va-t-elle le tenter aujourd’hui ? Après tout, une fusion réussie donnerait naissance à un véritable géant bancaire.

 

Cela est peu probable. En effet, avec la crise des subprimes, la médiatisation de cette affaire, le fait que les politiques s’en soient emparée (cela fait toujours du bien pour les sondages de taper sur les méchants financiers…) il est très difficile d’agir dans l’immédiat. Surtout parce qu’évaluer le véritable prix de la Société Générale n’est pas évident (combien de cadavres dans les placards ?). De plus, Daniel Bouton a réussi à procéder à une augmentation de capital de 5,5 milliards d’euros.

 

 

 

Ce qui suit explique un peu comment cela s’est passé à première vue :

 

En effet, du samedi 19 janvier au mercredi 23, la crise traversée par la banque a été gérée par une équipe restreinte à une dizaine de personnes à l'intérieur de la Générale. En dehors de la banque, seuls le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, et le secrétaire général de l'Autorité des marchés financiers (AMF), Gérard Rameix, ont été mis au courant, le dimanche, ainsi que quelques responsables des banques JPMorgan et Morgan Stanley (à New York et non à Paris) qui ont garanti cette augmentation de capital.

 

Le couvercle scellé par Daniel Bouton et sa garde rapprochée pendant ces quelques jours a permis à la Société générale de gérer la crise aussi correctement que possible. La banque française a en effet pu revendre sur le marché les énormes positions de son trader en quelques jours.(6)

 

Et pourtant, cette gestion de l'information a été critiquée. Le gouvernement et l'Élysée se sont émus de ne pas avoir été prévenus plus tôt, en même temps que la Banque de France et l'AMF. Certains observateurs ont aussi dénoncé chez la Générale une attitude légère : pourquoi la banque n'a-t-elle saisi la justice que le jeudi, alors que les faits ont été mis au jour pendant le week-end ?

 

Pour les banquiers, et pour ceux de la Générale en particulier, la réponse est limpide. Quand il y a le feu à la maison, on commence par appeler les pompiers, et ensuite la police. Il était hors de question de risquer la moindre fuite. Si la Société générale avait dévoilé ses problèmes avant de s'en débarrasser, ses actions, mais aussi l'ensemble de ses positions sur les marchés de crédits et d'instruments dérivés, auraient été «massacrées» par les marchés financiers. Évidemment, cette explication n'est pas facile à dire puisqu'elle sous-entend qu'au 35e étage de la tour SG à la Défense, on ne fait que très moyennement confiance aux politiques et à la justice pour garder un secret… (7)

 

 

 

Pour conclure, nous avons ici une « affaire » qui ne met en aucun cas en danger les clients de la Société Générale, nous avons des hommes politiques qui l’instrumentalisent pour se faire bien voir de l’opinion, nous avons une mise en évidence claire de la difficulté de surveiller les opérations sur les produits dérivés (de plus en plus complexes), nous avons un trader étonnamment populaire qui est quand même responsable de la perte de plusieurs milliards d’euros (même s’il ne semble pas les avoir volés) et un PDG accusé de tous les maux (normal, c’est un méchant patron et le gentil trader a « des faux airs de Tom Cruise » (8)).

 

Certain parlent déjà de son livre, d’un film tourné à son sujet… Il semble que notre trader qui voulait juste toucher une prime de résultat de quelques 300 000 € finisse par gagner bien plus…

 

Nous vivons dans une société où l’image et les apparences semblent avoir plus de poids que les faits !

 

 

 

 

 

(1) Je suis désolé de ne pouvoir mettre les liens précis vers mes sources (pb technique lié à mon absence de connexion internet). La plupart d’entre elles sont disponibles sur le site du Figaro.

 

(2) Extrait d’une chronique de Stéphane Denis

 

(3) A ce propos, l’extrait d’un article du Figaro : « selon les extraits du procès-verbal d'audition révélés hier par le site MediaPart, Jérôme Kerviel, a, lors de sa garde à vue, suggéré que ses supérieurs à la Société générale ne pouvaient ignorer les sommes qu'il avait engagées. »

 

(4) Extraits de divers articles du Figaro

 

(5) Autorité des Marchés Financiers (le « gendarme » de la Bourse).

 

(6) Cette vente a été critiquée par les avocats du trader qui affirme que les positions pouvaient se rétablir avec le temps. Quoi qu’il en soit, il me semble quasi certain que la banque n’aurait pu vendre avec si peu de pertes après l’annonce de cette « affaire ».

 

(7) Extrait de l'analyse de Bertille Bayart (Figaro)

 

(8) Extrait de métro ou 20 minutes, citation de l’une des lectrices…

Publié dans Economie-Social

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