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Pourquoi Vladimir Poutine, qui a placé partout ses anciens camarades du KGB (police politique et services secrets soviétiques), a-t-il choisi pour lui succéder Dmitri Medvedev, non issu de la structure ?
Vladimir Poutine a été plus intelligent que cela. Il ne les a pas placés partout, et c'est pour cela qu'il a duré. Dès le début, il a donné des postes aux personnes qui avaient étudié et travaillé avec lui. C'est ce que font la plupart des dirigeants occidentaux. Suivant la voie de son prédécesseur Boris Eltsine, il a tissé sa toile avec divers clans, celui des anciens du KGB - qui se battent comme des hyènes -, celui des pragmatiques - auquel appartient Dmitri Medvedev, le petit juriste tranquille -, celui des libéraux technocrates. Lui règne en arbitre, gère les bagarres entre ces clans, à propos de leur influence, autour du partage des avoirs. Les représentants de ces groupes ont tant été pris par leurs haines réciproques qu'aucun clan n'a pu monopoliser le pouvoir.
Mais pourquoi a-t-il choisi Dmitri Medvedev pour successeur ?
A l'évidence, Vladimir Poutine n'a pas choisi quelqu'un de puissant, d'indépendant, plein d'influence et d'ambition, avec des clans derrière lui. Un tel prétendant n'aurait pas été commode. Son choix s'est porté sur un homme facile, dénué d'ambition, loyal, sans soutiens. Dmitri Medvedev se distingue de Poutine en deux choses. A l'évidence, il n'est pas lié à la structure FSB (ex-KGB), et puis il semble plus intellectuel, mieux éduqué, plus doux. Pour Poutine, Medvedev est ce jeune compagnon qu'il connaît depuis près de vingt ans et qui ne l'a jamais trahi. Il est le plus adapté au modèle de pouvoir qu'il veut créer, celui du tango argentin : Poutine mène la danse, Medvedev se laisse conduire.
Ce n'est pas la première fois dans l'histoire russe qu'un dirigeant est choisi pour sa faiblesse, son caractère supposé malléable ?
C'est une constante. En 1964, ceux qui ont porté au pouvoir Leonid Brejnev (premier secrétaire du Parti communiste de l'URSS jusqu'à sa mort en 1982) pensaient que son rôle serait transitoire, son influence minime. Nikita Khrouchtchev (premier secrétaire du parti de 1953 à 1964) a été choisi parce qu'il était vu comme un être à l'intelligence limitée, il a trompé son monde. Staline (au pouvoir de 1922 à 1953) était perçu au départ par ses pairs comme un homme sans ambition et, pour finir, il les a tous exterminés. Et Vladimir Poutine ? Il a été choisi par l'entourage de Boris Eltsine, prompt à voir en lui un être loyal, susceptible d'être manipulé. Quelle méprise ! Ils se sont tous trompés, au premier chef l'oligarque Boris Berezovski, le Machiavel russe. Lui et les autres, Tatiana Diatchenko (la fille de Boris Eltsine), Roman Abramovitch (un des hommes d'affaires les plus riches de Russie), Vladimir Goussinski (oligarque disgracié, réfugié en Israël) étaient loin de penser qu'une fois élu, Vladimir Poutine allait faire sienne la loi du Kremlin, celle qui consiste à se débarrasser des personnes qui vous ont hissé au sommet. Il ne lui a pas fallu longtemps. Quelques mois après l'élection, à l'été 2000, il a contraint à l'exil Boris Berezovski et Vladimir Goussinski. La même chose peut se reproduire aujourd'hui. En Russie, tout le pouvoir est entre les mains du président, comme le veut la Constitution.
Ce processus de succession n'est donc pas sans risques pour Vladimir Poutine ?
Il veut se jouer du destin, de l'histoire, des traditions. Jusque-là, personne n'y est parvenu. Le tandem va fonctionner comme cela : Poutine reste au pouvoir, assume le gros de la charge au poste de premier ministre et laisse à Dmitri Medvedev le soin d'appliquer l'ordre du jour qu'il a choisi. Il l'a expliqué à deux reprises, devant le Conseil d'Etat le 8 février, puis à l'occasion de sa dernière conférence de presse le 14. Il va façonner un pouvoir avec deux pôles, le Kremlin ne sera plus qu'un décor symbolique, le vrai centre de décision sera entre les mains du premier ministre. L'idée est audacieuse et paradoxale. En quelque sorte, le président sortant s'apprête à scier la branche sur laquelle il est assis. En présentant son successeur comme son petit frère, placé là pour appliquer sa stratégie, il fait éclater la verticale du pouvoir, anéantit la toute-puissance de la fonction présidentielle.
Comment qualifierez-vous l'époque que traverse actuellement la Russie ?
C'est l'époque du faux. Nous sommes dans l'imitation de la démocratie, l'imitation des élections. En façade, nous avons en Russie les mêmes institutions que les vôtres en France ou aux Etats-Unis, mais à l'intérieur, c'est le vide. L'imitation est devenue le principe fondateur de l'Etat russe, de l'élite, de la société. Or l'imitation de la démocratie est bien plus dangereuse que l'autoritarisme ou le communisme. Pourquoi ? Parce qu'elle discrédite la démocratie. La population regarde ces partis politiques russes cyniques et corruptibles, ce Parlement aux ordres et se dit qu'elle ne veut pas de multipartisme parce que rien de bon n'en sortira.