Culture, confiture, déconfiture.

Publié le par L'équipe de Débattons !


Vite, nommez moi un artiste français internationalement reconnu de moins de 50 ans. Alors, une idée ? Non ? Je ne suis pas surpris. Pourtant, comme nous l'explique Jean-Marie Bockel (le "secrétaire d’État à la Coopération et à la Francophonie", s'il-vous-plaît), "La culture française se porte bien, merci !" (1)


Je souhaite vous faire partager cet article, écrit en réaction à un article du Time. Que dit-il ?

D'après Jean Marie Bockel,

Pour Time, la culture française, hors de l’Hexagone, est morte ou sur le point de l’être. Sous perfusion, intubée, coupée du monde, nombriliste et passéiste, la culture française serait en coma dépassé… Le diagnostic est sévère. Le patient serait condamné. À tort. Reconnaissons toutefois une vertu à l’article de Time : il est bien documenté, car nourri à de bonnes sources tant les procès en déclin sont nombreux, dûment instruits et d’abord par nous-mêmes.

Mais qu’en est-il vraiment ?


Très bonne question, qu'en est-il vraiment ?

 

Les industries culturelles, tout d’abord. Pour une nation de 63 millions d’habitants, à regarder de près les chiffres, le bilan est loin d’être désastreux.

Contrairement à la plupart des pays comparables, encore dotés d’une industrie cinématographique, la France résiste plutôt bien à la lame de fond hollywoodienne. La part de marché des films nationaux en France est stable depuis près de vingt ans : autour de 50 à 60 %. À comparer avec l’Allemagne (moins de 20 %), ou encore l’Italie (autour de 15 %). Le film français est également vu et apprécié en dehors du territoire national, avec 60 millions d’entrées dans le monde et 300 millions d’euros de recettes annuelles en moyenne.

 

 

60 millions d'entrée dans le monde. C'est bien. Surtout si l'on considère que la France fait partie du monde (je ne sais pas d'où proviennent ces chiffres...) Dans le cas contraire, mettons le en lien avec - au hasard - le chiffre généré par le premier Harry Potter : 926 millions de dollars de recettes dans le monde....
Comparaison sans appel : nous ne jouons pas - plus ! - dans la même cour que les Américains, ou même les Indiens. Rappelons juste que le cinéma français était le plus important au monde il y'a moins d'un siècle...

 

 

Pour la musique, la situation française est encore meilleure : avec 25 % de parts de marché mondial, le groupe français Universal Music, filiale du groupe Vivendi, est le premier des quatre grands majors du disque.

L’industrie du livre n’est pas en reste. Deux groupes français dominent en France et à l’international : Hachette et Editis. Le premier a vu ses parts de marché doubler entre 2002 et 2007, passant de 950 millions d’euros à près de 2 milliards d’euros, les ventes en France ne représentant «que» 37 %. Le second est, avec 750 millions d’euros de chiffre d’affaires, un acteur majeur de l’édition francophone.

Les jeux vidéo, enfin, où là encore la France a su tirer le meilleur parti de ses talents et de ses jeunes créateurs. Le récent rachat d’Activision par Vivendi Games confirme la vitalité d’un secteur en pleine croissance et place le groupe français en tête du classement mondial des dix premiers groupes devant les Américains, les Japonais… et les Européens.

Comparaison n’est pas raison. Et, fort heureusement, le champ des industries culturelles n’épuise pas la question du rayonnement des œuvres françaises ou, selon les écoles, du déclin supposé de la culture française.

 

"Le champ des industries culturelles n’épuise pas la question du rayonnement des œuvres françaises".

C'est le moins que l'on puisse dire. Les mauvais esprits diront même que cela est hors sujet. En quoi le fait que nos entreprises nationales sont très compétitives (eh oui, contrairement à ce que l'on a tendance à penser les grands groupes français réussissent en général très bien à conquérir les marhés étrangers) met en évidence la vivacité de la culture française ?

Quelle part du chiffre d'affaire d'Universal est réalisé par la vente d'albums de chanteurs et groupes anglophones ?

Combien de livres vendus sont écrits par des étrangers ? Regardez les meilleurs ventes des derniers temps, et vous verrez (malheureusement, mais ce n'est que mon avis personnel) l'incoutournable Harry Potter, vous pourrez apercevoir les oeuvres de Douglas Kennedy - bien moins connu et que je vous conseille - mais qui n'est certainement pas français - etc.
Plus de 30% des romans vendus en France sont traduits de l'anglais, pourcentage en constante augmentation. A ceux ci il faut rajouter les traductions d'ouvrages écrit en espagnol et, plus récemment, en chinois. Pour n'en citer que deux...

Les jeux vidéos ? Vivendi Games est ressucité grâce à World Of Warcraft, rien d'autre. WoW, jeu francophone ? Créé en France ? Je ne le parierais pas...

 

Il est indéniable, comme le rappelle Time, que la place de Paris n’a plus, depuis longtemps, le monopole des belles-lettres, ou celui de l’art contemporain.

Est-ce à dire que la pensée française est pour autant absente du débat d’idées international ? Comme l’ont rappelé d’autres avant moi, Michel Foucault et Jacques Derrida sont encore parmi les écrivains les plus étudiés aux États-Unis, et les enseignements de Michel Serres et de René Girard sont suivis avec passion par les étudiants américains.

 


Enfin, un éclair de lucidité : Paris n'est plus l'endroit où il faut être vu. Paris, la ville lumière, a été détrônée par New York. Mais la présence des français dans le débat d'idées ?  Il faut que la pensée actuelle soit bien mal en point pour que M. Bockel ne puisse citer que des auteurs philosophes du début du XXème siècle ! Des philosophes et penseurs nés respectivement en 1926, 1930, 1930 et 1923. Parmis ces penseurs nés à l'aube du XXème siècles, deux nous ont quittés : Michel Foucault en 1984 et Jacques Derrida enn 2004. Il s'agit là de grands penseurs, mais presque aujourd'hui d'un autre temps. Du temps de Sartre, de Camus. Du temps où la France était encore un centre culturel.

 

Et s’il est vrai que la France ne fait que 8 % des ventes d’art contemporain dans le monde, à rapprocher des 50 % de parts de marché pour les États-Unis, la création française n’en suscite pas moins intérêt, curiosité et commandes. La Chine et le Brésil ne s’y sont pas trompés, qui ont fait appel au talent de Jean Nouvel pour la construction de l’Opéra de Pékin et du Guggenheim de Rio de Janeiro.

 

Pourquoi M. Bockel ne rappelle pas les chiffres cités par le Time ? Peut être parce qu'ils sont sans appel. Par exemple, les oeuvres de l'artiste contemporain Damien Hirst (britannique) se vendent autour de 180 000 $. Le "meilleur" artiste français se contente de 7500 $ par oeuvre...
Un autre chiffre ? Parmi les 10 artistes les plus exposés au monde, quatre sont allemands, quatre sont américains. Les Français ? Ne les cherchez pas dans le "top 10".

Cessez M. Bockel de tenter de nous faire croire que tout va bien. Cela n'est pas vrai. Nous avons la chance immense de disposer de l'un des patrimoines historiques les plus important au monde, nous sommes les héritiers des Lumières, nous avons légué au monde d'immenses chef d'oeuvres littéraires, nous avons eu plus de prix Nobel de littérature que quiconque (douze). Mais aujourd'hui ?

 
Quelques heures après l'écriture de cet article par M. Bockel, nous pouvions lire dans le Figaro : "L'inquiétant recul du français au Canada". L'un des derniers bastions de la francophonie s'effondre. Le français, langue de moins en moins (et de plus en plus mal) parlée, langue de moins en moins apprise.
Oui, la culture française est en déclin. Nous n'avons plus aujourd'hui de Camus, de Ionesco, d'Anouilh. Le français se parle de moins en moins. Paris n'a plus l'importance qu'elle a eu. Nous voiler la face et crier cocorico est au mieux risible et inutile, au pire nuisible. Il faut regarder la vérité en face et réagir pendant qu'il en est encore temps.

Comment ? En augmentant les subventions ? Surtout pas ! Il n'y a jamais eu moins de créations artistiques, d'artistes reconnus que depuis l'instauration du ministère de la Culture !
L'Art ne peut que s'épanouir que libre, ou en réaction à une école... mais d'une école aux exigences élevées !

Encourageons le mécénat, cessons de fair fuir les mécènes potentiels Que nous a coûté l'obstination et l'aveuglement de cette administration ? La création de l'un des plus grand musées d'art contemporain (Pinault a préféré l'établir à Venise si mes souvenirs sont exacts).
Et, surtout, cessons de dénigrer notre histoire, nos artistes. Combien de fois a-t-on entendu un conservateur de musée refuser d'exposer un artiste français sous prétexte que "nous [les conservateurs] ne sommes pas là pour leur faire gagner de l'argent" ? Il vaut donc mieux exposer un artiste étranger... Comment vouloir le rayonnement de notre culture alors que dans le même temps nous l'ignorons ?

Il faut également cesser de dénigrer les sciences, qui à mon avis, font partie du rayonnement culturel d'un pays. Pourquoi M. Bockel ne parle-t-il pas du dernier prix Nobel de physique ? Pourquoi ignore-t-il Laurent Lafforgue, jeune (une trentaine d'années) mathématicien français ayant reçu la médaille Fields (équivalent du prix Nobel en mathématiques) en 2002 ?
Pour ce dernier, j'ai peut être une explication : nommé en 2005 au Haut Conseil de l'Education, il en a démissionné 9 jours plus tard. La raison ? Le président du HCE avait proposé d'entendre les "experts de l'Education Nationale". Commentaire de Leurent Lafforgue : "Pour moi, c'est comme si nous étions un "Haut Conseil des droits de l'Homme" et que nous envisagions de faire appel aux Khmers rouges pour constituer un groupe d'experts". Exit, donc !

Enfin, il faut permettre l'apparition des jeunes talents. Je ne suis pas convaincu que cela passe par des cours "d'arts plastiques" tels qu'ils sont enseignés. Mais, si l'école cessait de rabaisser le niveau de ses exigences et promouvait les textes classiques (au lieu de remplacer l'étude des Confessions de Rousseau par l'autobiographie d'Hervé Vilard !!!(3)), si l'école nous apprenait à tous à lire, écrire un français correct - au minimum ! -, si l'école nous faisait découvrir notre patrimoine, en un mot si l'école remplissait à nouveau sa mission comme elle n'aurait jamais dû cesser de le faire, alors je serai à nouveau optimiste ne ce qui concerne le rayonnement culturel français. Et si de plus nos universités devenaient les égales des plus grandes, attiraient les étudiants étrangers, alors le français serait à nouveau enseigné, alors nos valeurs seraient diffusées dans le monde entier.

 

Hesnoone.

 

(1) http://www.lefigaro.fr/debats/2007/12/06/01005-20071206ARTFIG00539-la-culture-francaisese-porte-bien-merci.php
(2) Ivan Rioufol, La fracture identitaire (paru en 2007 chez Fayard. Ouvrage que je conseil à nos lecteurs)
(3) Idem

 

 

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Publié dans Coup de gueule

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